1er mars – 1er août
Vernissage le 28 février de 18h à 21h
Anna Moreno s’intéresse à ce qui fait histoire(s), à ces moments qui engendrent de nouveaux paradigmes aux avenirs incertains. Ces instants, suspendus, sont alors le commencement de recherches qui s’adossent/s’appuient à un recours à l’écriture spéculative afin d’en explorer leurs potentiels fictionnels. Chaque projet naît ainsi d’un désir d’observer et de recomposer ce qui persiste dans ces transformations dont elle explore ensuite la performativité à travers des formes cinématographiques et sculpturales fonctionnant comme des espaces d’attention et de rencontres.
L’exposition qu’elle présente à openspace s’inscrit dans ce processus long de recherches et de constructions hypothétiques. Elle a été initiée lorsqu’Anna Moreno a commencé à s’intéresser à l’histoire passée, présente et future du delta de l’Èbre, il y a cinq ans. Elle comprend des œuvres issues d’un corpus construisant un récit spéculatif autour de la résilience des communautés locales de ce delta face au changement climatique.
Ce delta est un monde particulier. Il est traversé par les ombres multi-séculaires d’une histoire tourmentée. Il s’est formé des alluvions charriés autrefois par l’Èbre, plus grand fleuve espagnol. Ils l’ont fait avancer profondément dans la mer Méditerranée où il se jette, avant d’être bloqués par les très nombreux barrages construits sous le régime de Franco, ayant pour conséquence aujourd’hui sa régression constante face à la menace que constitue la montée des eaux de la Méditerranée. Il s’est aussi formé de ses habitants, de leurs histoires, de leurs légendes, de leurs usages successifs de ses terres immergées, créant de fait une société écosophique1 multispécifique2 au devenir commun à son destin.
Il est ainsi ce que l’on peut qualifier d’écotone, une zone de transition entre des écosystèmes adjacents mais différents qu’Astrida Neimanis, dans son article « Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau », définit comme une« zone de fécondité, de créativité, de transformation, de devenir, de rassemblement, de multiplication, de divergence, de différenciation, de renoncement3 » dans lequel il faut « apprendre à [se] sentir à la maison dans la tension frémissante de l’entre-deux4 ».
C’est cette question de l’entre-deux qu’interroge Anna Moreno avec ce travail qu’elle mène autour de ce delta. Mais elle est exploitée ici sur un mode métaphorique, en la déplaçant sur le terrain de la temporalité. Car, ici, ces écosystèmes adjacents sont d’ordre temporel, « la vie humaine s’étant développée sur deux plans, au moins, qui correspondent à deux manières de sentir le temps, plus précisément à un sentiment du temps et à un sentiment de son annulation5 ». Il ne s’agit pas pour elle d’interroger la porosité de mondes tangibles mais plutôt celle des temporalités dans un monde en transformation. Ou comment passé, présent et futur se mélangent dans un espace temps qui ne sera pas celui que l’on projette, « qui […] se fait et se défait, s’éveille et s’assoupit, apparaît pour disparaitre6 ».
Pour se faire, Anna Moreno s’appuie sur un constat : « les températures estivales records, les vents plus violents et les phénomènes météorologiques extrêmes qui ont frappé la Méditerranée ces dernières années pourraient être perçus comme un avant-goût de ce qui nous attend. Tous ces changements laissent une empreinte visible non seulement sur les îles ou dans la mer, mais aussi sur la subjectivité humaine, engendrant une nostalgie pour un présent en voie de disparition – non pas pour le passé lui-même, mais pour un présent qui n’existera plus dans le futur7 ».
Elle convoque alors la notion de solostalgie, terme inventé par le philosophe australien Glenn Albrecht qui désigne un sentiment de détresse et d’angoisse ressenti par certains individus face aux transformations subies par l’environnement en raison du changement climatique. Et plus encore sur l’interprétation qu’en fait le philosophe croate Srećko Horvat. pour qui cette solostalgie témoigne d’une « forme de mélancolie – l’incapacité, voire le refus, de surmonter la perte8 » « qu’il est impossible de pleurer, car elle est trop grande (« supraliminale ») et représente une perte qui s’est déjà produite dans le futur9 ». Il ne s’agit donc pas seulement « d’un deuil du passé perdu, mais d’une sorte de « deuil anticipé » qui pourrait nous aider à traverser le présent et peut-être à prévenir la perte qui se serait produite si nous restions prisonniers de cycles de deuil d’une perte qui, en réalité, ne peut jamais être surmontée10 ».
Et elle utilise cette mélancolie comme une stratégie, « consistant précisément à refuser d’accepter la perte et, ainsi, au lieu de pleurer le passé, à pleurer l’avenir lui-même pour l’empêcher de se réaliser11 ». Une sorte de stratégie anticipatoire qui tente de déjouer un futur antérieur qui ne suffira peut-être pas à éviter la perte mais qui à travers une poétique de cette même perte nous met face aux conséquences de nos actions et de notre inaction.
Les œuvres présentées documentent ainsi non seulement la réalité actuelle du delta mais proposent également une fiction ancrée dans les données scientifiques et des projections écologiques, subvertissant les logiques de la collapsologie12 pour imaginer de nouvelles formes de co-existences à l’intersection entre technologie, tradition et écologie dans un monde en constante transformation.
- Félix Guattari nomme écosophie ce qui concerne l’analyse des relations entre l’écologie, le social, le politique et le mental, la mise au jour de ces relations, mais surtout les modalités par lesquelles il devient possible d’agir sur celles-ci en vue de sortir de « l’impasse planétaire ». ↩︎
- Donna Haraway propose ainsi une figurologie de la relationalité multispécifique, dans la mesure où elle considère l’attraction pour la socialité comme un fondement ontologique de l’existence des êtres vivants. ↩︎
- in Astrida Neimanis, Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau, in Emma Bigé, Ambre Petitcolas. Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau. 2021, pp.47-56. hal- 03527733 ↩︎
- Ibid ↩︎
- in Maria Zambrano, L’homme et le divin, éditions Corti, 2006 p 55 ↩︎
- Ibid, p 28 ↩︎
- in Srećko Horvat, After the Apocalypse, Polity Editions, 2021, p 52 ↩︎
- Ibid, p 52 ↩︎
- Ibid, p 24 ↩︎
- Ibid, p 52-53 ↩︎
- Ibid, p 55 ↩︎
- La collapsologie est un courant de pensée transdiciplinaire qui envisage les risques, causes et conséquence d’un effondrement de la civilisation industrielle. ↩︎
